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Prix Ado-Lisant 2013: fête de clôture

Rencontre avec MARYVONNE RIPPERT

auteure de "METAL MÉLODIE"

 

Où avez- vous trouvé l’inspiration pour cette histoire ? Certains éléments autobiographiques s’y retrouvent ils ? Si oui, dans quel personnage vous retrouvez vous le plus ?

 Ça s’est passé exactement comme vous l’avez présenté dans votre saynète : les personnages sont arrivés un à un. C’est comme ça que je travaille. L’inspiration, je ne sais pas où on la trouve. L’idée d’un roman naît d’une question que je me pose. Et ma question pour ce roman était de savoir si une ado, dans la splendeur de sa révolte, pensant « Vivement que je sois grande ! », constatait que sa mère avait disparu, l’avait laissé seule, que se passerait-il ?

Par contre, il n’y a pas vraiment d’éléments autobiographiques, à part qu’il y a des lieux que je connais, et que moi aussi j’ai été une ado sans doute pas facile. J’ai eu des enfants, je ne les ai jamais plaqués là. C’est une œuvre d’imagination, c’est intéressant de voir comment les personnages se détachent, prennent vie d’une manière un peu débordante, comme Moony. Elle a débarqué, et après je n’arrivais plus à m’en débarrasser.

 Pourquoi la présence du personnage de Moony ? Qu’avez-vous voulu apporter avec ce personnage ? Pourquoi une SDF ?

Au début de l’idée d’un roman, il y a une logique mathématique. Je pose le problème : soit une ado rebelle, et une mère partie. Que se passe-t-il ? L’ado appelle ses copains, fait une fête chez elle. Les ados détestent la solitude, ils sont grégaires. Une des grandes difficultés de ces fêtes « sauvages » c’est qu’il y a des gens qui s’incrustent (des vendeurs de drogue notamment), c’est ce que craignent d’ailleurs les parents. Ici il s’agit de jeunes gens qui ont de l’argent, et Moony représente l’irruption de la misère, mais aussi de la fantaisie. J’aime beaucoup ce personnage, que par ailleurs certains de mes lecteurs critiquent. Elle possède une forme de liberté qui vient de la rue, elle prend les bonnes choses de la vie, elle aime les garçons. Elle est plus âgée que Luz, elle n’a pas le sens moral habituel, elle se débrouille toute seule dans une vie qu’elle a été obligée de se construire. Luz est seule mais elle est logée, chauffée… Moony n’a rien. Dès qu’elle trouve un petit quelque chose, elle peut se reconstruire.

L’Espagne prend une place importante dans le roman… Luce y retrouve une nouvelle voie. Pourquoi ce choix pour une autre vie ? Qu’offre ce pays en plus des autres dans la seconde naissance de Luce ?

 Dès le départ, je savais qu’elle partirait en Espagne. J’avais envie que Luce soit dépaysée, qu’elle quitte son univers confortable, son lycée, ses copains…. Mais je n’avais pas envie qu’elle voyage trop loin. Et pour des raisons pratiques, elle ne pouvait pas voyager en avion (ce n’est pas crédible qu’une ado seule prenne l’avion, il y a des contraintes…)
Le Sud de l’Espagne, c’est l’Europe mais c’est déjà très loin. Il y a une culture très méditerranéenne. Par ailleurs, le thème secondaire du roman est la musique. Toutes ces musiques (metal, flamenco, classique) expriment des choses très fortes inscrites dans les sentiments humains. Je voulais aussi qu’elle découvre des choses en parlant une autre langue, j’adore la langue espagnole.

On retrouve de nombreux jeux de miroir (sombre et lumière ; monde musical punk/metal et classique ; mère et fille ; passé et présent de la mère…) Pourriez-vous nous en dire plus ?

Ça s’est créé tout seul. Quand j’écris pour les jeunes, en essayant d’apporter des éléments de réflexion, je n’essaye pas de donner une morale. Pour moi on ne fait pas de la littérature avec des bons sentiments. En même temps, l’adolescence est un âge éblouissant et avec de grandes souffrances. J’ai eu envie de montrer le côté solaire des 15/16 ans et aussi de montrer le côté noir de la souffrance de cet âge. Par exemple, il y la jeunesse d'Inès, la mère, et en miroir la jeunesse de Moony.
Tous les personnages ont évolué, ils ont tous bougé, comme vous l’avez évoqué dans votre saynète.

Croyez-vous au proverbe « Telle mère telle fille » ? Quel message vouliez-vous apporter aux jeunes lecteurs ?

La phrase « Telle mère telle fille » ? Pas vraiment.
Le postulat de base chez les ados, c’est qu’ils pensent être les premiers à ressentir les choses comme ils les ressentent. Ils oublient que les parents ont été ados, ont eux-mêmes profité des interstices de liberté qu’ils ont trouvés. Les parents ne leur en parleront pas, c’est normal, mais ça a existé. Et en effet, Luz qui évolue dans un univers gothique, esthétique sombre et beau, ne se doute pas que sa mère a fait partie d’un mouvement punk nettement plus destructeur.
Quant à un message à apporter aux jeunes lecteurs, la seule chose que je voulais, c’est apporter un message consolateur au sens fort. Faire passer « N’ayez pas peur ! Tout le monde grandit, ça va aller. Ne vous en faites pas ! ». Et à mes personnages, je dis : « Je gère ».
A noter : j’ai lu que la phrase la plus fréquemment rencontrée par les éditeurs dans les livres de littérature jeunesse, c’est « Ne t’inquiète pas ! ».

Pour vous, qu’est-ce qu’un bon livre ? Quels critères proposeriez-vous à des ados pour choisir un « bon » roman ?

 Pour moi un bon livre, c’est quand il y a du mystère.

J’ai besoin de plusieurs choses : j’ai besoin d’être dépaysée dans le temps et dans l’espace (bien que je n’aime pas trop l’univers SF –science-fiction) ; il faut que ça reste réaliste mais pas trop (sauf pour des romans du 18e siècle, mais là, la distance est temporelle). J’apprécie que l’univers créé ne soit pas hyperréaliste au sens glauque du terme. J’aime aussi quand il y a des sentiments forts, comme de l’amour fou, qui fait marcher sur les toits. En tout cas, c’est ce que j’essaye de mettre dans mes romans.
Quant à des critères pour choisir un bon livre, pour moi c’est comme pour tous les choix : tant pis si on se trompe, tant pis si on lit un livre qui n’est pas bon. Il faut trouver son propre appétit, son propre goût, ne pas se décourager. Un bon livre pour moi est un livre qui fait plaisir. Parfois il faut passer par des livres difficiles, qui démarrent difficilement. Par exemple Alexandre Dumas, parmi les livres que les grands-parents appréciaient, commence par des pages et des pages de mise en place.
Sinon, il faut de la fluidité, et de la simplicité, qui font en sorte qu’on peut se laisser emporter.
Et si ça ne marche pas, il y en aura d’autres !

 Quelle question aimeriez-vous que l’on vous pose lors d’une interview et que l’on ne vous a jamais posée ?

Elle est bonne, celle-là tiens !
Des questions, on m’en a posé énormément. Et un exemple de question qui se voulait originale : on m’a dit que ce roman parle d’une première expérience sexuelle réussie ou ratée, peu importe, et on m’a demandé si pour moi ça s’était bien passé. 

Si vous deviez emporter un livre sur une île déserte, lequel serait-ce ?

Elle n’est pas facile cette question : je suis une grande lectrice et un seul livre, ce n’est pas beaucoup, surtout sur une île déserte !
Je prendrais peut-être une tablette chargée à bloc avec tout un stock de livres. Ou alors je partirais avec les œuvres complètes d’Arsène Lupin. Ce sont des livres qui ne démarrent pas nécessairement facilement, mais c’est tout un univers surprenant, foisonnant, riche. Je les ai tous lus, mais je recommencerais bien.

Êtes-vous vous-même fan de musique rock ? De musique latino ?

J’ai trouvé la question que j’aimerais qu’on me pose et qu’on ne m’a jamais posée ! J’aimerais qu’on me demande comment, alors que je suis si vieille, je peux me mettre dans la peau d’une ado.

En fait, un auteur jeunesse peut se souvenir très fort des sentiments violents qu’il a éprouvés quand il était ado. Je fais partie de la génération qui a vu l’irruption du rock dans un univers où on écoutait de la chanson française, et éventuellement un peu de jazz. Ma génération a vu arriver ces groupes somptueux, que les ados écoutent encore. Ça a été une forme d’éducation importante.

Je suis en train d’écrire un livre qui se passe dans les années 1960. Période où il y a eu un élan de liberté, dans une société heureuse, opulente, insouciante. C’est l’époque du baby-boom, la guerre était loin.

Concernant l’univers de la clarinette, de la musique classique ou latino.
Quand j’étais en première à l’école, il y avait dans ma classe un garçon qui jouait de la guitare, et qui se concentrait essentiellement sur la guitare classique. C’était la première fois que je voyais un musicien de près. Ça a été une révélation sur le pouvoir de la musique. J’ai aussi compris que, quand on est musicien, on peut avoir une ouverture sur tous les genres de musiques. Sur le plan musical, il n’y a pas nécessairement de hiérarchie. Mozart avait moins de 30 ans quand il a composé ses œuvres. C’était quelque chose de très révolutionnaire, d’autant que l’instrument pour lequel il composait, la clarinette, n’existait pas encore vraiment, était un instrument en devenir. Et mon héroïne, Luce, écoute Mozart qui lui semble aussi jeune et novateur que la musique metal à laquelle elle est habituée.

Quand vous avez vu ce groupe de jeunes qui mettaient vos personnages en scène, ça vous a fait quoi ? Et cela ne vous donne-t-il pas envie de vous occuper vous aussi de mise en scène ?

Ce que j’ai ressenti pendant votre saynète, c’était très fort. Ça me bouleverse, c’est comme une paire de claques, ça me donne des frissons. C’est la représentation de tout un univers mental !

Personnellement, je ne saurais pas écrire de pièce de théâtre, il y a quelque chose qui m’échappe. Pareil s’il s’agissait d’un scénario de film, avec des mises en place. Peut-être parce que je suis un auteur qui aime faire des descriptions…

A noter : le livre « Metal Mélodie» va être adapté pour le cinéma. Un réalisateur a déjà été choisi, le film va être tourné dans le courant de l’année prochaine. Je n’ai pas participé à l’écriture du scénario, mais j’ai eu beaucoup de discussions, j’ai donné mon point de vue. Il faut savoir lâcher prise et faire confiance, sinon on ne vit plus.

Quel est le métier auquel vous vous destiniez ?

Je suis d’une famille du Sud de la France, d’une zone rurale ; ma famille était ouverte, cultivée, ils lisaient beaucoup. Mais ma famille ne comptait pas d’écrivain. Je me destinais plutôt à l’administration ou à l’enseignement, pas à un métier d’artiste. Pour eux, être artiste, c’était considéré comme un projet fou, comme apprendre à conduire un train.
Quand j’avais 10/12 ans, je pensais déjà à écrire. Pendant des années, j’ai fait ce que je savais faire le mieux : lire et écrire. J’ai travaillé comme documentaliste pour des journalistes à Paris. Je me suis mise à l’écriture sur le tard. J’ai profité d’un congé de maternité. Et petit à petit je me suis désengagée de mon travail. Ça a été possible grâce à mon mari qui a cru que j’étais capable d’écrire. Il m’a donné la confiance dont j’avais besoin ; il faut dire que je parle d’un monde où quand on n’a pas encore écrit et publié, on n’est rien.

Après avoir tant travaillé, et eu tant de succès, ne ressentez-vous pas une sorte de vide ?

C’est vrai que j’ai beaucoup travaillé. Et pendant 2 ans, après la sortie du livre, j’ai eu une période où j’avais beaucoup de mal à écrire, où je n’avais plus envie de rien, une période genre « à quoi bon ? ». Et j’ai réalisé à quel point ça me rendait triste. A vrai dire, j’avais des doutes plus concernant l’édition que l’écriture. Le monde de l’édition, ça apporte souvent de grosses déceptions.
Par exemple, pour le moment, je suis en train d’écrire un livre. Et j’aime écrire, peu importe que ce soit pour les adultes ou pour les ados. Mais je me rends compte de plus en plus qu’on vit dans un monde formaté par une certaine forme de             « bien-penser » (avec des gros guillemets). D’un côté, dans le monde de l’édition on va accepter un texte où on voit une ado se faire violer dans une cave, et d’un autre côté en revanche, on va avoir du mal à faire passer une histoire qui raconte un accès à l’autonomie, au « devenir adulte ». Luce retrouve sa mère librement, en adulte. Personnellement, je n’ai jamais voulu choquer, je trouve qu’il n’y a rien de révoltant dans ce que j’écris, j’essaye d’écrire sincèrement. Dans certaines listes, le livre « Metal melodie» est déconseillé pour les moins de 16 ans, et ce genre de choses, ça me choque.

Y a-t-il des musiques qui vous ont inspirée pendant l’écriture du livre ?

Ah mais ça, ça fait partie des secrets d’auteur !
En fait, pendant l’écriture de ce roman, j’ai écouté essentiellement 2 musiques :
Le concerto pour clarinette de Mozart. A ce sujet, deux anecdotes. Un jour, en allant à Lille, je suis tombée par hasard sur un gitan d’âge mûr qui écoutait du Mozart ; c’est exactement la scène que j’ai décrite dans le livre. Autre chose, c’est le concerto que j’écoutais tout le temps quand j’étais enceinte de mon premier enfant.
Quant au concerto d’Aranjuez, c’est une musique qui a bercé mon adolescence, du moins quand je n’étais pas en train d’écouter du rock. Et la guitare me touche particulièrement à cause de mon pote du lycée dont je vous ai déjà parlé. Entre nous, je conseille aux garçons de faire de la guitare, parce que, moi, personnellement, les morceaux qu’il jouait à la guitare quand j’étais ado, je m’en souviens encore 40 ans plus tard !

Vous êtes-vous inspirée de lui pour créer le personnage d’Esteban ?

Non pas du tout. C’est quelqu’un que j’ai perdu de vue pendant 25 ans, tout simplement parce que nous avions déménagé. C’était un ami, pas un amoureux, mais cet éloignement restait en moi comme un chagrin. C’est quelqu’un de très apaisant. C’est ma fille qui l’a retrouvé pour mon anniversaire, il y a une dizaine d’années. On était tellement contents de se voir. Il était devenu prof de musique dans une école dans le Sud de la France. Par la suite, il m’a invitée dans son collège. Je me suis retrouvée devant environ 80 ados sympas, c’était un peu troublant, mais je sentais sa présence derrière moi, apaisante. Je ne leur ai pas dit que leur prof était mon pote évidemment !
On le retrouve peut-être un peu dans le personnage du professeur de musique que Luce va voir, mais très peu.
Encore une fois, ce roman n’est pas autobiographique, c’est comme une constellation de petits points de sensibilité qui me correspondent, que je trouve un peu partout et que j’assemble pour en faire quelque chose de joli, émouvant, touchant.

Comment organisez-vous votre travail ?

J’ai évolué. Quand j’ai commencé à écrire, mes enfants étaient petits. J’écrivais pendant les vacances. Et puis j’ai fait le grand saut, j’ai renoncé partiellement à mon travail et je me suis mise à écrire à 80 % du temps. J’écrivais le matin. C’était le résultat d’un « deal » avec ma famille : j’écrivais quand tout le monde était à l’école. Quand les enfants ont grandi, l’habitude d’écrire le matin m’est restée. Pour écrire il faut une grande discipline, la force de lutter contre la procrastination, mais en même temps, cela demande d’être très passif, dans le sens où il faut être très ouvert, réfléchir, se livrer à un travail non visible. Je suis quelqu’un de très structuré. Cela tient peut-être à mon passé de documentaliste. D’abord je lance le premier chapitre sans savoir où je vais. Je veux voir si ça démarre (ça se passe un peu comme les jeunes de l’école de Koekelberg l’ont montré). Dans la première scène, on voit Luce qui rentre chez elle et qui constate que sa mère est partie. J’écris à toute vitesse, sans me préoccuper du style d’écriture. J’arrive à une trame très détaillée. Je passe d’une scène à l’autre comme sous la dictée, je sens par exemple qu’il faut passer à une scène d’action. Et au milieu de ce travail, j’ai comme une vision : je vois la scène de fin. Et je vais tout faire pour amener l’histoire à cette scène de fin.
Une fois que tout est écrit, je vais me mettre à retravailler le texte, mot après mot. La phrase que vous avez citée, j’ai mis 3 jours à la réécrire, il doit y en avoir 300 versions. Le travail d’écriture est énorme. Mon souhait c’est que l’écriture soit la plus transparente possible, que le lecteur soit vraiment à l’intérieur du livre, rentre dans la musique du texte sans être encombré par le style. Je veux éviter les trucs trop littéraires. Ça m’agace quand on « entend » l’auteur dans son roman, je n’aime pas les gens qui s’écoutent écrire. C’est pour ça peut-être que j’aime Flaubert, la limpidité de son style.

Quelle importance accordez-vous au prologue ?

C’est quelque chose qui est destiné à donner une connotation « Espagne » dès le début. Après, on voit l’héroïne cheminer, et c’est important qu’on la voie cheminer, mais à mon avis, le lecteur oublie le prologue. C’est quelque chose qui a été décidé au moment de l’édition.

Avez-vous été contrainte d’apporter des modifications à votre texte pour pouvoir être publiée dans une collection « jeunesse » ?

Je dois vous dire que j’ai été refusée par 19 éditeurs avant d’être accueillie chez Milan. Ils trouvaient par exemple que la clarinette c’était ringard, ils avaient peur que ça ne plaise pas aux ados. Mais moi, je la sentais mon histoire, j’ai continué à la proposer telle quelle. Je n’ai rien changé Et l’éditeur Milan a joué le jeu, il ne m’a demandé aucun changement. Je pense que, de toute façon, je n’aurais rien changé.
Par contre, j’écoute toujours les éditeurs et les comités de lecture. Ils sont très forts et ça peut aider : on ne se rend pas toujours compte de l’effet que peut avoir une scène sur les lecteurs. Par exemple, concernant le destin de la mère de Luz, pour moi c’est évident qu’elle va guérir. Apparemment ce n’était pas clair pour tout le monde.

Comment votre mari a-t-il réagi quand vous lui avez dit que vous souhaitiez écrire ?

Depuis qu’on se connaissait, il savait que j’avais envie d’écrire. J’ai pris un an de congé sabbatique et ça m’a permis de me lancer. C’était un galop d’essai, pour voir si j’arrivais à « sortir » quelque chose, si mon rêve avait des chances de devenir une réalité.
Il m’a toujours soutenue, donné de l’assurance. Et mes enfants aussi. Quand ils étaient petits, dans leur lettres au Père Noël (que j’ai retrouvées récemment en faisant du rangement), ils demandaient « et un éditeur pour ma maman » !

 


 

Prix Ado-Lisant 2012 : fête de clôture

Rencontre avec TIMOTHÉE DE FOMBELLE

auteur de "VANGO"


Dans quel personnage du roman vous retrouvez-vous le mieux ? 

J’ai un système bien pratique qui est d’appeler le roman du nom du personnage principal. C’était le cas avec Tobie Lolness, c’est à nouveau le cas avec Vango. Solution de facilité qui est en fait une solution pour ne pas limiter la signification que peut porter le titre, et qui est toujours, pour moi, une réduction trop grande de tout ce que j’ai envie de mettre dans un livre. Quelqu’un m’a fait remarquer que mon livre précédent s’appelait Tobie, et des enfants ont fabriqué des boîtes avec des maquettes sur chaque chapitre et je leur ai dit « mais pourquoi des boîtes ? ». Mais « tobie », « boîte », c’est un anagramme parfait. Moi j’ai tendance à voir tous les anagrammes, je les repère à 100 km, mais là, en 6 ans de vie avec Tobie je n’avais pas repéré que Tobie, c’était une boite. Or, pour moi, Tobie, c’est une boîte dans laquelle j’ai mis toute ma vie, toute mon enfance. C’est soi-disant un danger, quand on écrit un premier roman, de vouloir tout mettre. Eh bien, j’ai tout mis !

Alors, le personnage dans lequel je me retrouve le mieux, ça pourrait être Vango, et en même temps, je ne le crois pas, parce que le personnage de Vango, je suis dans ses yeux, je me balade avec lui, quand il tourne à gauche. Je suis un peu comme dans un jeu vidéo, un peu avec mon joystick. Donc je ne le vois pas Vango, je ne le connais pas. Je trouve même mes héros un petit peu ennuyeux parce que leur but, c’est d’arriver au bout, c’est de trouver leurs origines, c’est la fuite en avant. J’ai des personnages secondaires qui, finalement, me touchent plus. Je pense à un personnage notamment, que j’appelle la Taupe. C’est un personnage qui vit un peu comme Vango, qui est attiré par la hauteur : elle vit sur les toits, elle a une vie complètement sauvage, et son nom ne l’indique pas d’ailleurs ! La Taupe, on pourrait croire à un personnage plutôt souterrain, et ce personnage-là je l’ai rencontré par hasard dans l’écriture. C’était pas planifié du tout. Je me retrouve tout à coup avec elle, je la perche en haut de la Tour Eiffel. Vango arrive et il la rencontre. Ça devait être d’une utilité… un peu comme le hallebardier qui rentre. Et bien pas du tout ! c’est devenu un personnage qui, dans le volume 2 (parce que vous allez vous jeter dessus si ce n’est déjà fait), prend encore plus d’importance. J’étais en Italie il n’y a pas longtemps, et on l’a traduit par « la talpa », et je ne sais pas pourquoi, en Italie on ne parlait que de la talpa.

Il y a beaucoup de personnages dans votre roman. Ils apparaissent souvent de façon isolée, puis, petit à petit, on se rend compte qu’ils sont tous liés d’une façon ou d’une autre, à la manière d’une toile d’araignée ou d’une constellation. Comment avez-vous construit votre plan ?

D’abord, je prends le temps de construire, effectivement. C’est peut-être aussi un peu parce que j’ai été sponsorisé par mon livre précédent qui avait bien marché, donc ça me laisse le temps, je ne suis pas pressé à me dire « il faut sortir un livre dans l’année, il faut battre le fer ». Non, il n’y a pas de fer à battre et donc il faut simplement essayer de jouer avec le livre. On m’attendait aussi au tournant, j’avoue. J’ai d’autant plus envie de surprendre, d’emmener plus loin, et donc je suis parti vers cette construction-là : tirer ces fils entre les personnages dans le lieu natal de Vango, l’endroit où je l’ai fait vivre de 2 ans à 12 ans, qui est cette ile des Eoliennes. J’y suis parti avec ma femme et ma fille, qui n’allait pas encore à l’école. On est partis 4 mois, et j’ai construit, tiré ces fils. J’ai mis en tête de « Vango », du roman, une phrase de Rimbaud que j’adore, et qui dit « J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile et je danse ». Et ça, c’est vraiment le travail de l’auteur pour moi : tendre ces cordes et tirer ces fils. Le texte, c’est un tissu, c’est tissé.
Comment je fais ? Je ne vais certainement pas vous dire comment je fais, c’est comme le type qui sort son lapin du chapeau: si les enfants lui demandent comment il fait, c’est plus drôle. Mais ce que je peux dire quand même, c’est qu’il y a une part de calcul, de fabrication, d’artisanat, et puis il y a une part de petit miracle. Moi j’ai tendance à ne pas trop croire à l’inspiration, cette lumière qui tombe du ciel et qui nous éclaire, et on n’a plus qu’à recopier ; mais je dois reconnaître que de temps en temps, il y a des choses bizarres, quand tout arrive au bon moment et que les personnages convergent au bon moment. Et ça, c’est un vrai plaisir ! Mais c’est quand même la rançon de la maturité du projet, et totalement authentique, sans calcul, et qui a longuement mûri, et finit toujours par retomber sur ses pattes, sinon il y a toujours un moment où ça cloche.

Le roman s’ouvre sur une scène d’ordination (Vango est sur le point de devenir prêtre) et tout le roman est émaillé d’épisodes et de personnages en lien avec la religion, le spirituel. Pourquoi avoir accordé tant d’importance à cet aspect ?

Il y a une part de pure provocation. Bizarrement, parler de séminariste, ça devient de la provocation, c’est le monde renversé. Mais c’est vrai que lorsque je vais dans une librairie ou dans une bibliothèque, et que je vois des tables de littérature jeunesse avec beaucoup de vampires, de sorciers, de dragons, je n’avais qu’une envie de répondre à mon éditeur quand il me disait « Et ton prochain projet alors ? », de lui dire « c’est l’histoire d’un séminariste dans les années 30 ». Ça, c’est vrai que voir sa tête m’a fait un plaisir immense ! Je lui ai dit « mais ne t’inquiète pas, ça va être sexy en diable ! » il m’a dit « ah oui ? …oui … oui … ». Non, ils m’ont fait confiance : liberté par rapport au sujet, mais aussi parce que, en l’occurrence, les figures ecclésiastiques que je décris sont tous un peu des aventuriers dans leur genre. Enfin, il y a bien quelques contrexemples, pour montrer que tout n’est pas rose, mais quand même c’est des gens… et mon héros, qui est tout jeune et qui a grandi contre ce monastère, quand il dit au père Zefiro : « moi je veux devenir moine comme vous »… et bizarrement le père Zefiro l’envoie balader en disant « non mais ça ne va pas la tête ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? Si tu avais grandi dans un clapier, tu voudrais être lapin ? Va voir le monde ! » Il l’envoie parcourir le monde en dirigeable. On est en 1929. C’est peut-être une des aventures qui m’impressionne le plus, ce choix radical où tout est trop petit et qu’il faut voir plus verticalement. J’adore un chanteur et poète belge qui s’appelle Julos Beaucarne et qui dit « peut-être faut-il chercher plus verticalement ». Alors, je ne vais pas dire « vampire ou moine, même combat », mais il y a quelque chose, une soif d’absolu qui, pour moi, correspond aussi à l’adolescence.

En lisant « Vango », on s’aperçoit rapidement que vous êtes fasciné par la hauteur, la verticalité. D’où vient cette fascination ? Et petite questions subsidiaire : avez-vous déjà visité un zeppelin, un dirigeable ?

Effectivement, la verticalité, j’en parlais, c’est quelque chose qui m’intéresse ! Mais aussi parce que, pour moi, la création, le livre (on est entouré d’une forêt de livres, là !), c’est la volonté de sortir de ce quotidien, de s’envoler, de s’échapper. « Tobie Lolness », ça se passait dans un arbre. Une des dernières pièces que j’ai écrite se passe dans un ascenseur. C’est vrai que je ne fais pas de psychanalyse, mais je devrais probablement. Aussi, je la fais : au gré des 800 pages de « Vango », et un peu moins de « Tobie ». C’est l’occasion ou jamais, moi qui aime beaucoup grimper – mais sur un feu rouge ou un arbre, plutôt que sur la façade de Notre-Dame, comme va le faire Vango – et je pense que c’est une image de ce qu’est l’écriture pour moi.
Est-ce que j’ai déjà visité un graf zeppelin ? Non, tout simplement parce qu’il n’y en a plus. Il en reste au musée Friedrichshafen sur le lac de Constance : une reproduction du Hindenburg, le dernier zeppelin, dans lequel on peut monter, mais qui ne vole pas. Il reste encore quelques dirigeables, mais qui ne sont plus des dirigeables de croisière, de voyage. Ces paquebots m’ont toujours fasciné, ça fait 20 ans que je rêve d’écrire un roman là-dessus : ces grands ballons, avec des fenêtres inclinées, qui volaient à 200, 300 mètres d’altitude seulement. On entendait les rires en passant au-dessus des cours de récréation des écoles. Il y avait la chaleur des forêts d’Amazonie. Le second tome de « Vango » commence par le tour du monde de 1929 où il est parti justement du lac de Constance, avec une vingtaine de passagers, dans des cabines luxueuses, est passé au-dessus de la Sibérie sans escale jusqu’au Japon, et il s’est posé à Tokyo. Incroyable de penser qu’en 1929, il y avait, avec cette porcelaine très légère, avec des menus magnifiques, un cuisinier surdoué, des moyens de transport comme cela qui n’existent plus ! Et il y a des jeunes lecteurs qui me disent « Mais c’est du Jules Verne ! ». Mais non, ce n’est pas du Jules Verne ! C’est ça que j’aime dans le réel : c’est que la magie est parfois dans le réel, et là, je jouais avec la magie de l’histoire.

Vango évolue dans un contexte historique difficile et agité : c’est la montée du nazisme, la crise économique mondiale, et une société autoritaire voire dictatoriale se met en place. Pourquoi le faire évoluer dans un tel type de société ?

A la fois pour des raisons dramatiques, d’auteur. Je parlais d’artisanat, eh bien, c’est un peu cela. Ces moments de tension sont extrêmement pratiques pour un auteur qui veut écrire un roman d’aventure. Pour moi, cette période qu’il y a entre ces deux périodes tellement sombres des guerres 14-18 et 39-45 ; pour nous, qui connaissons la suite de l’histoire, cette sorte de fatalité de la guerre qui approche, c’est d’une intensité qui est très grande ! Mais cette intensité, je ne l’ai pas lue spécialement dans les livres d’histoire, j’ai l’impression de l’avoir vécue, même si je n’étais pas né à cette époque-là. J’ai un lien avec cette période par mes grands-parents qui m’ont raconté énormément de choses. Ils sont tous nés la même année : 3 de mes grands-parents sont nés la même année que Vango, en 1915, et j’ai eu l’impression de grandir avec les récits que faisait mon grand-père en particulier, qui l’a vécu (son père avait été gravement blessé à Verdun, et lui a été capturé près d’Arras pendant la drôle de guerre, mot mal choisi). En 40, il a été mis en captivité dans un camp d’officiers en Allemagne. Et j’ai grandi un peu plus tard. Je suis né en 1973, mais j’ai grandi avec les récits qu’il me faisait dans la voiture de cette période-là, et il me répétait « évade-toi ! Evade-toi ! » parce que lui, il ne s’était pas évadé quand il était encore temps, et il avait raté cette occasion. Donc, j’ai grandi avec un peu l’impression que ça allait m’arriver à moi tout cela. Et c’est une période avec laquelle j’ai un lien de chair et de sang je dirais, un lien très fort ! C’est pour cela que je voulais parler de cette période où les décisions sont tellement importantes. On va décider de sa vie en choisissant un camp ou un autre, donc c’était très fort de parler de cela. Et puis, il y a aussi la magie de la poésie de ces zeppelins, la petite Ethel conduisant sa Napier Railton, cette petite pépite d’argent avec son moteur d’avion, je crois que je le dis à un moment, c’est une petite voiture qui court à travers l’Europe, qui a été construite en 1934, ça c’est vrai que ça me faisait très envie, d’autant plus que je descendais de mon arbre, où il n’y avait pas de bagnoles, une austérité totale, pas de vrombissements d’un avion, non, pas le droit. Pas la mer, pas le bruit de la mer, pas l’odeur de la mer. Premier chapitre de Vango, première page de Vango, j’écrivais « il se souvenait du vent salé de la mer »…

Vous êtes dramaturge et vous écrivez pour le théâtre depuis longtemps. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire des romans ?

L’envie de voir un peu plus grand. C’est peut-être mon incapacité à voir grand au théâtre… parce que, avant ce n’était pas possible, mais maintenant, c’est possible ! Il n’y a plus les trois murs du théâtre, on peut faire des choses qui explosent plus, qui rentrent dans la salle. Et c’est vrai que j’avais envie de voir plus grand. Quand j’ai écrit « Tobie Lolness », j’avais envie de m’échapper du théâtre. J’avais une histoire qui ne tenait pas dans un théâtre : les branches, je les sortais par les coulisses ; je ne pouvais pas avoir des acteurs d’1,5 mm ; on m’a dit « ce n’est pas possible ». Donc, j’ai écrit ce théâtre de papier qu’est le roman, et j’ai raconté mon histoire dans un roman. Je me souviens : quand j’ai écrit ma première phrase de « Tobie », Tobie qui mesurait 1,5 mm, ce qui n’était pas grand pour son âge, j’ai le sentiment d’une liberté de pouvoir raconter mes histoires comme je veux et librement. Ça a été un grand moment, mais je garde un pied dans le théâtre, j’écris pour le théâtre, même si j’ai fait une petite parenthèse. Méfiez-vous, mon retour va bientôt avoir lieu, j’espère bientôt !

 

 Quel sentiment avez-vous quand vous finissez l’écriture d’un roman ?

J’ai, en terminant un roman, un mélange de sentiments, parce qu’il y a une satisfaction très grande et un soulagement. C’est marrant, parce qu’on est quand même, là aussi, sur un fil ! C’est vraiment le funambule qui arrive au bout, et je ne peux pas croire qu’il n’est pas soulagé d’être arrivé au bout. Mais, très vite, il y a une nostalgie qui vous tort le ventre aussi, parce que les personnages, on s’y attache : j’ai vécu des années avec les personnages de Vango, parce que j’y pensais depuis longtemps, et donc je les abandonne, je les laisse. C’est comme sur un quai de gare, et là, ce sont les adieux, et c’est terrible ! Jusqu’au jour où des lecteurs prennent le relais, et alors on se dit : « ça va ! », il y a quelqu’un qui commence le livre à tout instant, et découvre la silhouette d’Ethel entrant dans le restaurant « Le sanglier qui fume », dans le premier tome. Voilà !
Juste une parenthèse à propos d’Hugo Eckener. Beaucoup m’ont dit : « c’est un personnage ! moi j’aimerais que ce soit mon grand-père, comment tu l’as inventé ? » En fait, je ne l’ai pas du tout inventé. J’ai apporté, juste par curiosité, le « Time » de septembre 1929 que j’ai découvert chez un antiquaire américain où Hugo Eckener est en couverture, et ça, moi, j’adore, le plaisir qu’il y a de jouer avec le réel !
J’ai aussi appris que « Vango » venait d’être sélectionné pour le principal prix jeunesse en Allemagne. Pour moi, c’est le plus bel hommage pour une histoire qui se passe dans le contexte de la guerre et en particulier à Berlin et le lac de Constance et ailleurs en Allemagne. Je suis extrêmement touché que le livre soit accueilli sans qu’on n’y voie aucun cliché, écrit par un petit français. Ça, ça me touche beaucoup.

 

 


 

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